Quand et à quelle fréquence faut-il faire accorder son piano ?

Voilà sans doute la question qu’on me pose le plus souvent à la fin d’une intervention. La réponse courte qui revient souvent est « minimum 1 fois par an, idéalement 2 fois par an, à chaque changement de saison ».  » — Très bien, c’est noté ! Mais pourquoi donc ? Et puis, après tout, je ne joue pas beaucoup, est-ce vraiment utile ? » Pour répondre à toutes ces questions, il est nécessaire d’examiner un minimum la structure du piano afin de comprendre ce qui le désaccorde.


Comment un piano se Désaccorde  -t-il ?

On pourrait penser que c’est le pianiste qui, à force de jouer, finit par désaccorder son instrument. En réalité, l’impact du pianiste est à relativiser : cela dépend de quel pianiste nous parlons et de sa manière de jouer. Mais nous y reviendrons plus loin. Car le désaccordage découle d’abord et avant tout de la facture de l’instrument.

Un bois qui travaille

Intéressons-nous donc à la structure du piano. Schématiquement, celui-ci est constitué d’un ensemble de cordes fixées d’un côté par des chevilles — des sortes de tiges filetées plantées dans une pièce en bois, le sommier — et de l’autre par des pointes d’accroche — des pointes métalliques fixes elles-mêmes arrimées au cadre. Quelque part entre les deux, les cordes s’appuient sur le chevalet, une pièce de bois collée à la table d’harmonie. Sur le principe, un piano est conçu comme n’importe quel instrument à cordes (violon, violoncelle, guitare, etc.). Des cordes accrochées à un point fixe d’un côté, à une cheville permettant de régler la tension de l’autre (pour l’accorder), les cordes faisant pression sur un chevalet collé ou simplement posé sur la table d’harmonie à qui il transmet les vibrations.

Ni l’accordeur ni le pianiste ne sont totalement responsables de la bonne ou mauvaise tenue de l’accord

Une fois ces bases de compréhension de la structure posée, étudions son impact sur l’accordage et la tenue de l’accord. Sur un piano, la table d’harmonie est une grande pièce de bois (environ 1 mètre de large par 1 à 2 mètres de long pour seulement quelques centimètres d’épaisseur). Or, qui dit bois dit travail du bois en fonction du climat intérieur du logement ou de la pièce, et plus particulièrement de l’humidité. Lorsque l’air est humide, le bois va emmagasiner une partie de la vapeur d’eau présente dans l’air et va augmenter de volume. À l’inverse, le bois va se décharger de son humidité et se rétracter plus ou moins lorsque l’air devient sec. Ainsi (voir schéma ci-dessous), en gonflant, la table (1) va soulever légèrement le chevalet (2), les cordes vont se tendre (3) et le diapason du piano va légèrement monter lui aussi. À l’inverse, si la table se rétracte, le chevalet va descendre, les cordes se détendre et le diapason va baisser. À ce stade, on commence déjà à comprendre que ni l’accordeur ni le pianiste ne sont totalement responsables de la bonne ou mauvaise tenue de l’accord, du moins à long terme.

Effet de l’humidité (en rouge) sur la table d’harmonie, le chevalet et la corde d’un piano
(le schéma montre un piano à queue, mais le phénomène est absolument identique sur un piano droit)

Le diapason va être sujet à plus de variations dans les médiums que dans les extrêmes

Mais il y a pire. Comme la table d’harmonie a une forme convexe (c’est-à-dire qu’elle est plus épaisse au centre que sur les bords), elle va avoir tendance à prendre d’autant plus de volume en son centre. Par conséquent, le diapason va être sujet à plus de variations dans les médiums que dans les extrêmes (graves ou aigus), engendrant au gré des changements hygrométriques un déséquilibre entre les différentes sections de l’instrument.

L’accordage Au fil des saisons

Le changement de saison est l’une des principales causes du désaccordage d’un piano.

La question qui se pose désormais est la périodicité de ces changements hygrométriques. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte. D’abord, les changements climatiques extérieurs. Les changements de saison sont particulièrement propices au désaccordage des instruments. Notamment le passage de l’été à l’automne et de l’hiver au printemps, du fait des modifications hygrométriques majeures provoquées par ces séquences (printemps-été généralement sec et automne-hiver généralement humide). Mais certains épisodes exceptionnels au sein même des saisons peuvent aussi apporter leur lot d’altérations hygrométriques.

Viennent ensuite les variations climatiques propres au logement. Tout élément modifiant la stabilité hygrométrique du piano augmente les risques de désaccordage. Chauffage, climatisation, logement mal isolé, courants d’air, etc. Chauffage et climatisation auront tendance à assécher l’air donc à faire baisser l’accord. Au contraire, un logement mal isolé ou mal chauffé laissera l’humidité de la saison hivernale plus facilement s’installer à l’intérieur et maintiendra l’instrument à un niveau hygrométrique élevé.

Les variations hygrométriques constituent le grand fléau pour la tenue de l’accord

Vous l’aurez compris, les variations hygrométriques constituent le grand fléau pour la tenue de l’accord. Et le principal remède en est la recherche de stabilité, autant que possible. Mieux vaut un environnement un peu trop humide ou un peu trop sec (dans des limites raisonnables bien sûr) mais stable, plutôt que d’osciller sans cesse entre humidité et sècheresse. Pour répondre à ce défi (car ce n’est pas une mince affaire !), je ne m’étends pas ici et vous invite à lire cet article.

Avec tout ce qui a été exploré précédemment, nous pouvons tirer un premier enseignement. Un piano se désaccorde au changement de saison, c’est pourquoi les accordeurs conseillent généralement un accord deux fois par an, après ce changement de saison justement. Plus particulièrement, après la mise en route du chauffage en automne-hiver et après son arrêt au printemps. Précisons tout de même : ne faites pas accorder votre piano le lendemain de la mise en route du chauffage ! Attendez minimum deux à trois semaines (idem pour son arrêt au printemps), le temps que le piano se réacclimate. Le réchauffement climatique global vient néanmoins perturber cette sage recommandation, les saisons n’étant plus tout à fait les mêmes que par le passé. L’usage de plus en plus intensif de la climatisation couplé à des températures de plus en plus extrêmes pose également un nouveau défi pour un maintien correct de l’accord tout au long de la saison estivale. Malgré tout, le conseil d’un accordage au changement de saison reste une boussole tout à fait valable.


le pianiste Désaccorde-t-il son instrument ?

Venons-en maintenant au rôle du pianiste. Doit-il être tenu pour « responsable » du désaccordage de son instrument ? Nous pouvons déduire des paragraphes précédents que, sur le moyen-long terme, non, le pianiste n’y est pour rien ! Un piano va se désaccorder de la même façon au fil des changements saisonniers, qu’il soit joué ou non.

Pianiste à son piano. Image d'illustration
Notre manière de jouer a-t-elle un impact sur la bonne tenue de l’accord ?

Il y a pianiste et pianiste…

En revanche, c’est moins vrai pour les changements brusques et localisés. Là, il est important de distinguer de quel pianiste on parle. Ce n’est pas tant une affaire de niveau pianistique que de manière de jouer. Un petit de 6 ans qui tape comme un forcené sur le clavier fera plus de mal à l’accord qu’un pianiste de haut niveau qui joue des préludes et fugues de Bach toute la journée. Un artiste au toucher massif et percussif altèrera plus rapidement l’accord qu’un pair au son aérien. Un étudiant en musique qui travaille huit heures par jour désaccordera son piano plus vite qu’un amateur qui joue quelques minutes tous les weekends.

Dans tous les cas, ces altérations de l’accordage seront plus localisées. C’est souvent au niveau des unissons que le déaccordage se fera le plus souvent entendre (voir Focus ci-dessous). Néanmoins, il peut arriver que certaines œuvres massives provoquent des désaccordages plus généraux. Pensons à certains tumultueux passages des concertos de Prokofiev ou Rachmaninov par exemple. Lorsque la pédale de droite est très sollicitée et qu’un grand nombre de notes sont jouées fortissimo, l’ensemble de l’instrument se met en vibration, la table oscille tel un océan en pleine tempête, le chevalet se fait ballotter comme une embarcation de fortune, prête à chavirer au milieu de cette immensité, et l’ensemble de la structure subit un déséquilibre qui va affecter la tension des cordes de part en part. Et c’est alors l’ensemble du piano qui se désaccorde.

FOCUS

L’unisson, quézako ?

En musique, l’unisson correspond à l’intervalle nul (un peu comme le zéro en mathématiques). Deux chanteurs qui chantent la même note (à la même octave), deux violons qui jouent la même corde à vide, sont à l’unisson.

Au piano, chaque touche déclenche un marteau qui frappe plusieurs cordes en même temps (à l’exception des extrêmes graves), accordées à la même hauteur. Ces ensembles de 2 ou 3 cordes sont appelés des chœurs, chaque chœur étant accordé à l’unisson.

Si l’une de ces cordes vient à se désaccorder légèrement, un battement va se faire entendre. Plus la corde se désaccorde par rapport à ses voisines de chœur, plus le battement sera rapide et désagréable à l’oreille. Lorsque deux cordes d’un même chœur sont désaccordés, deux battements, chacun ayant sa propre allure, vont apparaitre, produisant un son encore plus « sale » s’apparentant presque à une altération du timbre.

L’accordage des unissons est l’une des étapes les plus difficiles et cruciales pour l’accordeur, car un unisson mal accordé ou qui se désaccorde trop vite est généralement ce qui dérange le plus musicien.

Sur les trois quarts de sa tessiture, un piano possède trois cordes par note (chœur) accordées à l’unisson

Bien sûr, c’est le rôle de l’accordeur que de s’assurer que son accord tient le plus longtemps possible. Mais, nécessairement, il vient toujours un moment où la justesse s’altère de manière audible. Et ceci, malheureusement, peut arriver très rapidement, même avec le meilleur des instruments et le plus talentueux des accordeurs. Ce n’est pas un hasard si, lorsque les moyens de production le permettent, un piano est accordé avant les répétitions des artistes, puis juste avant le concert, puis pendant l’entracte. En session d’enregistrement, chaque « temps mort » est exploité pour remettre l’instrument sur les rails de la justesse. Bien entendu, si le piano a été accordé très récemment (par exemple la veille ou quelques heures avant), l’accordage sera plus rapide car le piano est déjà stabilisé. On parle dans ces cas-là de retouche d’accord et non d’accord complet. Généralement, seuls les unissons qui se sont désaccordés sont remis en phase, avec éventuellement quelques ajustements localisés de certains intervalles.

En définitive, le piano est un instrument qui tient très bien l’accord (beaucoup mieux que les autres instruments à cordes), mais compte tenu du nombre de cordes (240 environ contre 4 au violon, 6 à la guitare, une cinquantaine sur un jeu de clavecin), les probabilités que l’une d’elles soit fausse sont bien plus élevées. De plus, la vigueur avec laquelle un pianiste attaque le clavier conduit à des niveaux de frappe susceptibles d’altérer d’un coup la justesse, voire lorsque le répertoire est très intense et le jeu du pianiste énergique, l’ensemble de l’accordage lui-même.


Au Final, que faire ?

Résumons la situation. D’un côté, sur le temps long, les variations climatiques altèrent périodiquement l’accord dans son ensemble . De l’autre, à court terme, le pianiste, selon la nature de son jeu, son répertoire, la durée et la fréquence de ses sessions, altère l’accord localement.

Revenons à notre question initiale : quand et à quelle fréquence faire accorder son instrument ? Nous avons déjà donné des éléments de réponse dans la première partie : au changement de saison, donc 2 fois par an, 1 fois par an au minimum. À la remarque « je ne joue pas beaucoup donc est-ce vraiment nécessaire tous les ans ? », vous aurez compris je l’espère que les changements saisonniers étant indépendants de notre volonté, la réponse est « oui, même si vous ne jouez pas du tout« . En effet, l’accordage du piano permet de remettre l’instrument et sa structure dans son état d’équilibre. Comme une maison qui n’est jamais habitée nécessite d’être un minimum entretenue pour continuer à tenir debout, un piano même s’il n’est jamais joué doit être accordé régulièrement pour ne pas se déséquilibrer, au risque de voir surgir de nombreux problèmes structurels qui lui feront inévitablement perdre de sa valeur (musicale autant que marchande).

La visite annuelle de l’accordeur permet également de prévenir certains risques propres ou non à l’accordage

La visite annuelle de l’accordeur permet également de prévenir certains risques propres ou non à l’accordage (taux d’humidité trop haut ou trop bas, problème d’emplacement de l’instrument, rouille, mais aussi attaques de mites, présence de rongeurs, etc.).

Ensuite, pour évaluer la fréquence d’accordage qui vous correspond, il faut considérer la pratique que vous avez de votre instrument et votre sensibilité à justesse (attention, ce n’est pas parce que vous débutez ou que vous n’avez « pas l’oreille » que la justesse n’est pas importante, voir dernier point de cet article). Si vous jouez occasionnellement, un accord annuel suffira probablement. Si vous passez vos journées sur l’instrument, il peut être souhaitable de passer à un accord par semestre, voire plus. Certains professionnels font accorder leur piano tous les 3 mois. Dans les conservatoires, il n’est pas rare qu’un piano soit accordé tous les mois voire tous les quinze jours. C’est une question de sensibilité mais aussi d’habitudes et de soin apporté à son instrument. N’oublions pas que tous les autres instrumentistes s’accordent plusieurs fois par jour !

Évidemment, reste l’épineuse question du budget. La différence avec les autres instrumentistes, c’est que le pianiste à besoin d’un tiers, son technicien, pour faire accorder son instrument, et que cela a un coût. Mais cette différence, qui parait a priori majeure, ne l’est qu’en apparence. Si le violoniste ne paye pas son accordage multiquotidien, il va en revanche débourser une somme d’argent non négligeable pour remplacer ses cordes, faire ajuster son instrument par son luthier, changer son cordier, repositionner l’âme, réparer une éclisse, acheter de la colophane, faire remécher son archet, etc. Rapporté à l’année, le coût d’entretien d’un violon peut largement dépasser le coût d’entretien d’un piano en bon état et son accord annuel ou biannuel. À cette aune-là, les dépenses pour un ou deux accords par an ne paraissent pas si élevées.

En Conclusion

Vous l’aurez compris, la fréquence d’accord dépendra de votre rapport à l’instrument et à la justesse, de votre pratique, des saisons, de votre intérieur, de votre manière de chauffer, du réchauffement climatique, de votre budget, etc. Mais la réponse : « une fois par an, c’est bien, deux fois par an c’est mieux », avouons que c’est quand même plus simple !


Crédits photos et schéma :
Schéma du piano adapté de « Fortepian – schemat.svg », Olek Remesz (Orem), en coopération avec User:Bechstein. Modifications : légende, éléments et couleurs. CC BY-SA 2.5. Sur Wikicommons.
Photo de mise en avant par Patrick Pecome
Photo de Paweł Kielar sur Unsplash
Photo de Danielle-Claude Bélanger sur Unsplash
Photo de Alexey K.

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