Voici, sous la forme d’un « vrai ou faux », les choses essentielles qu’un pianiste devrait absolument savoir sur son instrument, et que même les plus avancés des musiciens ignorent parfois !
La pédale de droite n’a aucun effet sur le toucher
FAUX
La pédale de droite soulève l’ensemble des étouffoirs, allégeant d’autant le toucher. Lorsque le pianiste enfonce la touche, il n’a plus à compenser le poids de l’étouffoir. Précisons que l’effet est nul en début d’enfoncement, puisque l’étouffoir ne se soulève qu’à mi-course. C’est donc la deuxième partie de l’enfoncement qui est altéré.
Si le pianiste s’ajuste généralement sur un mode intuitif, la prise de conscience de cette caractéristique de l’instrument permet de remédier plus facilement à certaine problématique interprétative. Par exemple, pour exécuter un pianissimo avec la pédale forte, il sera nécessaire d’avoir un toucher encore plus léger et aérien que lorsque la pédale n’est pas utilisée. Notons enfin que, du fait de l’absence d’étouffoirs dans les extrêmes aigus, la pédale n’a en revanche aucun effet sur le toucher dans cette zone du clavier.
FOCUS
L’étouffoir, une pièce maîtresse méconnue
L’étouffoir est une pièce de bois recouverte de feutre qui permet d’étouffer les cordes d’une note lorsque celle-ci n’est pas jouée. Sur une piano à queue, les étouffoirs sont aisément repérables, juste au-dessus des cordes. Lorsqu’on actionne la pédale de droite, tous les étouffoirs se soulèvent. Sur un piano droit, les étouffoirs sont à la verticale, contre les cordes, juste en-dessous des marteaux. Là encore, lorsque la pédale est actionnée, tous les étouffoirs se retirent des cordes pour les laisser vibrer librement.
Sans les étouffoirs, les cordes, une fois jouées, ne s’arrêteraient jamais de vibrer tout en stimulant par sympathie les autres cordes, ce qui génèreraient un brouhaha sans fin. Pour en mesurer l’importance, un piano sans étouffoir serait un piano avec la pédale de droite indéfiniment actionnée, que le pianiste soit à son instrument ou non. Au moindre bruit dans la maison, au moindre éclat de rire ou couvert qui tombe par terre, le piano répondrait par un écho fantomatique. Testez par vous même quelques secondes et vous constaterez l’importance capitale de cette pièce de la mécanique.
Toutes les touches pèsent le même poids
FAUX
Les touches sont plus lourdes dans l’extrême grave et s’allègent à mesure que l’on progresse vers les aigus, les touches les plus légères se trouvant à l’extrême aigu.
La raison tient à la relation entre marteaux et cordes. Plus les cordes sont graves, plus elles sont épaisses et longues, ce qui nécessite des marteaux de plus fortes carrures pour les mettre en vibration afin de produire un timbre de qualité. Une touche de piano étant un système de balancier (on enfonce la partie visible qui soulève la partie invisible, le marteau en bout de chaine), un écart de poids d’un côté doit être compensé de l’autre afin d’équilibrer le toucher. Bien que la masse d’un marteau soit relativement faible (quelques grammes à une quinzaine), son effet est multiplié par 5 à 7 dans le clavier, ce qui lui confère une grande importance au niveau du « feeling » du toucher. Entre la note la plus grave et la note la plus aigue, la masse varie du simple au double, voire un peu plus.
Au final, le pianiste devra dépenser 2 fois plus d’énergie, « mettre 2 fois plus de poids » dans le la extrême grave que dans le do extrême aigu afin de les mettre en mouvement avec la même vitesse. Ainsi, l’effet sur l’indépendance des mains est notable, puisque, pour une même intensité sonore, le poids à fournir sera globalement plus important pour la main gauche que pour la main droite.
Ce déséquilibre est accentué par l’absence d’étouffoir dans le haut du clavier (généralement en début d’avant dernière octave jusqu’à l’extrême do). Comme expliqué dans le paragraphe précédent, si l’effet sur le début de l’enfoncement de la touche est nul, puisque l’étouffoir ne se soulève qu’à mi-course, il est significatif sur la fin de l’enfoncement du fait de l’absence de l’étouffoir. C’est ce qui explique qu’un simple effleurement de touche suffit à produire un son dans les extrêmes aigus, chose impossible dans les graves, puisqu’en plus du poids progressivement plus lourd des marteaux, le pianiste doit en prime « combattre » le poids des étouffoirs, eux-aussi de plus en plus pesants à mesure que l’on s’enfonce dans le grave.
le volume sonore d’un piano dépend de la longueur des cordes
FAUX, MAIS…
Si les pianos de grande taille offrent un plus grand volume sonore, ça n’est pas lié à la longueur de leurs cordes mais à la dimension de leur table d’harmonie. La table d’harmonie est cette large pièce de bois située derrière le cadre en fonte (sous le cadre dans un piano à queue et derrière le cadre dans un piano droit). Lorsque le marteau du piano vient frapper la corde, les vibrations sont transmises à la table d’harmonie qui se met à vibrer exactement comme le fait la membrane d’un haut-parleur. Plus cette membrane est large, plus la surface de contact avec l’air est importante et, par conséquent, plus la puissance transmise à l’air est élevée.
La longueur des cordes n’a donc pas grand chose à voir avec la puissance. En revanche, elle permet de gagner en qualité timbrale. C’est pourquoi les grands pianos sonnent à la fois plus fort et mieux que leurs petits frères. Néanmoins, comme la longueur des cordes ET la taille de la table dépendent tous deux de la taille de l’instrument, il existe une corrélation entre longueur des cordes et puissance de l’instrument, sans pour autant qu’il y ait de lien de cause à effet direct.
Il est plus facile de répéter rapidement une note avec la pédale de droite enfoncée
FAUX, MAIS…
La résonance harmonique vient ici alimenter des sensations tactiles trompeuses. Lorsqu’on répète une note avec la pédale enfoncée, les « trous » dans le son disparaissent, le son de la note répétée « enfle », il s’enrichit des multiples résonances sympathiques offertes par l’ensemble des autres cordes tandis que le toucher se trouve allégé du poids de l’étouffoir libéré, donnant au pianiste l’impression de « produire plus » avec un effort moindre. Néanmoins, la mécanique du piano est ainsi faite que la répétition d’une note est légèrement plus rapide lorsque la pédale n’est pas utilisée. En effet, si les étouffoirs alourdissent le toucher, ils agissent également comme contrepoids lorsque la touche est relâchée, accélérant ainsi la remontée de celle-ci. Plus vite la touche remonte, plus vite elle peut à nouveau être enfoncée. A contrario, lorsque la pédale est enfoncée, l’étouffoir est neutralisé par celle-ci. La touche est plus légère, mais, lorsqu’elle est relâchée, elle remonte légèrement plus lentement.
La prise de conscience de cet aspect mécanique par le pianiste apporte un éclairage sur la technique de la pédale. L’option d’une demi-pédale, c’est à dire d’une pédale enfoncée au minimum afin de laisser la corde vibrer librement tout en soulevant le moins possible les étouffoirs permet de conserver une grande partie de l’effet cinétique de l’étouffoir sans compromettre la continuité du son.
L’accord influe sur le toucher
FAUX, MAIS…
L’accord consiste à remettre les cordes à la bonne tension afin que le piano sonne juste, c’est-à-dire que l’intervalle d’une note à une autre soit le plus juste possible et que les cordes d’une même note soient parfaitement à l’unisson. Techniquement, l’opération consiste à tourner les chevilles auxquelles les cordes sont accrochées. Il n’y a là aucun effet sur le réglage de la mécanique du piano et donc a priori aucune conséquence sur le toucher.
Néanmoins, la réalité psycho-acoustique est plus complexe. Lorsqu’un piano est désaccordé, le désaccord produit des fréquences parasites, les harmoniques se « combattent » au lieu de se soutenir. Au-delà de l’impureté sonore générée, les possibilités expressives en sont sensiblement diminuées. Il devient plus difficile d’atteindre des nuances piano et pianissimo car elles sont polluées par le « bruit de fond » produit par le désaccord. À l’autre bout, les forte et fortissimi deviennent brouillons et perdent leur éclat pour ne devenir qu’un amas de puissance distribuée sur l’ensemble du spectre au lieu de focaliser le son sur les fréquences des notes jouées et leurs harmoniques. Un peu comme le plongeon d’un nageur débutant produit beaucoup plus d’éclaboussures qu’un athlète de haut niveau, quelle que soit la hauteur du saut considérée.
C’est encore pire si le diapason de l’instrument s’éloigne du diapason optimal. Les fabricants conçoivent leur instrument pour un diapason donné. Si le diapason effectif chute (par exemple à 437 Hz au lieu de 440 Hz), c’est alors l’instrument lui-même qui va agir comme un filtre de fréquences et empêcher le développement du timbre pour lequel il a été conçu.
Ainsi, au-delà de la justesse, accorder un piano permet aussi de retrouver toute la qualité timbrale et expressive de l’instrument.
Que se passe-t-il alors, lorsque le piano est accordé ? Le « bruit de fond » est éliminé, les nuances extrêmes sont à nouveau accessibles et épurées de leurs résonances parasites. La mécanique semble tout à coup mieux répondre aux exigences du pianiste. Alors qu’il s’échinait à obtenir un maigre mezzo piano, voici qu’un pianissimo d’une facilité confondante surgit sous ses doigts. Et lorsqu’il se déchaine dans les forte, ce n’est plus un brouhaha informe mais une harmonie claire, riche et brillante qui se déploie. C’est à ce moment-là que le cerveau du musicien est mystifié. Pourquoi est-ce tout à coup si facile de jouer ? Aurait-on touché au réglage de la mécanique et du clavier ? Pas du tout. Le piano vient simplement d’être accordé !
Un piano à queue est plus facile à jouer qu’un piano droit
VRAI
À condition de considérer deux pianos de la même gamme et que chaque piano soit réglé de manière optimale, la mécanique d’un piano à queue le rend plus versatile. Les touches d’un piano à queue sont plus longues, ce qui offre un meilleur contrôle et une plus grande légèreté (ceci de manière générale, chaque fabricant ayant ses « qualités » spécifiques).
La mécanique d’un piano à queue se situe sur le plan horizontal à l’inverse de celle d’un piano droit qui est orientée sur sur l’axe vertical (d’où son nom en anglais de « vertical » ou « upright piano »). Alors que le piano droit nécessite des ressorts pour simuler l’effet de gravité, la mécanique du piano à queue utilise la force d’attraction terrestre pour revenir à son état initial, conduisant à une plus grande homogénéité et réactivité.
Enfin, le piano à queue dispose de la « technologie » du double-échappement qui offre un avantage important en terme de contrôle et de possibilité de répétitions rapides et « sans effort ». Grâce au double-échappement, le marteau est « réamorcé » plus vite. La touche n’a pas besoin d’être relevée entièrement pour pouvoir être rejouée.
Précisons tout de même que les facteurs de pianos ont fait d’énormes progrès sur la mécanique des pianos droits, et il n’est pas rare qu’un piano droit haut de gamme dépasse le niveau de réactivité et de contrôle d’un piano à queue moyen ou bas de gamme, surtout s’il est mal réglé.
un piano à queue sonne toujours mieux qu’un piano droit
FAUX
La qualité d’un piano dépend de deux aspects essentiels : la qualité des matériaux utilisés (qualité des bois, des métaux, etc.) et le savoir-faire (qualité de la conception, de la fabrication, etc.). Un piano droit peut donc tout à fait être de bien meilleure qualité qu’un piano à queue.
La pédale una corda frappe une seule corde par note
FAUX
C’était le cas sur les premiers pianoforte. Chaque note possédait deux cordes à l’unisson. Lorsque la una corda était enfoncée, le chassis du clavier se déplaçait vers la droite de quelques millimètres et les marteaux se retrouvaient à ne frapper qu’une seule corde, d’où le terme de una corda.
Depuis, les pianos ont évolués, ils ont, sur les trois quarts de leur tessiture, trois cordes par note. Lorsque le clavier se décale sous l’action de la pédale de gauche, les marteaux frappent au minimum deux cordes. Selon le réglage et le choix du fabriquant, il se peut que le marteau frappe toujours les trois cordes. C’est alors le décalage de la frappe, située sur une partie moins marquée du marteau (car moins utilisée) qui produit le timbre feutré de la pédale una corda.
Notons que sur un piano droit, la pédale de gauche n’a rien à voir avec une pédale una corda, puisque le clavier est « solidaire » du meuble et ne peut être déplacé. La pédale de gauche se contente d’avancer les marteaux vers les cordes, afin de réduire leur course et donc la puissance de la frappe, au détriment d’une perte de contrôle dans le toucher.
quand on débute, ce n’est pas grave si on joue sur un piano mal réglé / mal accordé
FAUX… et risqué !
Bien entendu, il n’est pas nécessaire d’avoir un piano de concert pour débuter. Cela peut même s’avérer contreproductif, tant la taille et le volume sonore de l’instrument peut intimider. De la même manière qu’une Twingo plutôt qu’une Formule 1 suffit amplement pour apprendre à conduire, un piano d’étude convient mieux à un pianiste en herbe qu’un Steinway D.
En revanche, le réglage et l’accord de l’instrument sont d’une importance majeure. Imaginez un apprenti conducteur qui passerait ses premières leçons sur une voiture dont l’embrayage est dur, la boite de vitesse défaillante, les rétroviseurs impossibles à ajuster, les freins usés, les pneus mal gonflés, etc. S’ils ne sont pas d’ordre vital comme ce serait le cas pour une voiture, les risques que présentent le mauvais réglage et accord d’un piano sont loin d’être anodins, tant pour le bon apprentissage de la musique que pour la bonne santé du musicien.
La musique est d’abord et avant tout une affaire d’oreille. Un accord trop dégradé ne permet pas de s’éduquer à la justesse. Les notes ne se « fondent » plus les unes dans les autres, l’harmonie n’est plus si harmonieuse, et il peut devenir difficile par exemple d’expliquer à un élève pourquoi un accord parfait est harmonieux. Comment démontrer qu’une dissonance apporte de la tension puis de l’apaisement lorsqu’elle se résout si la note de résolution sonne faux ? Comment apprivoiser les différents timbres et nuances possibles si la note est discordante avec elle-même car ses trois cordes ne sont pas à l’unisson ? Ces considérations peuvent paraitre anodines en début d’apprentissage, mais à la longue, l’oreille du jeune pianiste se désensibilise à la question de la justesse. Elle finit par tolérer des écarts plus ou moins importants. C’est dans le rapport aux autres instrumentistes que cet abus de tolérance va poser le plus problème. Les problématiques de justesse d’un violoniste ou d’un clarinettiste lui paraitront obscures, et il ne pourra venir en aide à ses partenaires faute d’une oreille préalablement aiguisée. On ne devrait donc jamais perdre de vue que, quand on parle de musique, la justesse et son apprentissage n’est pas — ou ne devrait pas être — une option.
Enfin, les problèmes de réglage peuvent avoir un impact significatif sur le confort de jeu et sur la motivation. En effet, si un professionnel, de par son expérience, saura plus facilement repérer un problème mécanique, un apprenti pianiste pourra se décourager de ne pas parvenir à tel ou tel geste technique (jouer pianissimo, répéter rapidement une note, exécuter un legato), sans forcément comprendre que le problème ne vient pas de ses lacunes pianistiques mais du piano lui-même. La motivation peut en prendre un coup. De plus, il va chercher à compenser le mauvais réglage par l’acquisition d’un geste inapproprié, qui, à force de répétition, va s’encrer durablement dans sa pratique. Pire, un clavier lourd, dur, mal entretenu va nécessiter un effort accru des doigts, des bras, du corps dans son ensemble, pouvant générer une tension du dos, une crispation supplémentaire, une mauvaise posture, conduisant à force de répétition à la blessure (contracture, tendinite, etc.). Alors, bien sûr, contrairement à une voiture mal entretenue, il n’y aura jamais de risque vital devant un piano désaccordé et/ou mal réglé. Mais tout de même ! Augmenter les risques de blessure, quand on sait toute la difficulté que peut représenter une tendinite pour un musicien, n’est-ce pas tirer une balle dans le pied du pianiste en herbe — ou en l’occurence, dans sa main ?
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